Lettre à Wilhemina Van Gogh

(20  juin 1888)

Dans cette très longue lettre à sa sœur Wil, Vincent semble faire le point de sa vie.

"Nous sommes plongés dans la mélancolie de l’espèce que tu décris dans ta lettre, et que je connais de temps en temps moi aussi"
"Le remède contre les plongeons dont tu parles, ne pousse pas dans les plantes médicinales connues".
"Le meilleur traitement contre les maladies, c’est de les traiter avec le plus profond mépris".
"Le soleil ici, ça c’est autre chose. L’énergie suscite l’énergie, et inversement, notre langueur paralyse autrui".
"Nous vivons ici dans un univers pictural où tout est inexplicablement affreux et misérable.
On donne de l’argent, beaucoup d’argent pour des œuvres, après que le peintre lui-même est mort. Et on tient toujours à l’écart les peintres vivants, en brandissant l’élément-massue de l’œuvre de ceux qui ne sont plus".
"L’art officiel, sa gestion, son organisation, sont abrutis, sont vermoulus, comme la religion que nous voyons tomber".
" Un peintre est quelqu’un qui peint".
"Les vingt peintres dont je te parle peignent tout ce qui leur tombe sous les yeux mieux que maints seigneurs du monde artistique. Je te dis cela pour te faire comprendre quel sorte de lien m’attache aux peintres français qu’on nomme les Impressionnistes, pour te dire que je connais personnellement beaucoup d’entre eux, et que je les aime.
Et aussi que dans ma propre technique, j’ai les mêmes idées concernant les couleurs, que je pensais déjà comme eux, autrefois en Hollande".

"Je me figure que, plus tard, une espèce humaine… mêlera habilement des couleurs, dessinera comme l’éclair, une espèce humaine qui voudra qu’on lui fournisse cette facture-là, et pour le portrait de personnes, et pour les paysages, et pour les intérieurs".

"Je ne savais pas quand je suis parti, que ce serait réellement pour de bon.
Le travail à Nuenen ne marchait pas mal, il aurait eu besoin d’être poursuivi. Les modèles me manquent toujours, qui, là-bas avaient poussé, grandi pour moi et dont je suis encore enthousiaste. Ce qui me fait de la peine, c’est de ne pas avoir l’autorité qu’il faut pour faire poser qui je veux, où je veux, aussi longtemps et aussi peu que je veux.
Je suis aujourd’hui paysagiste, alors que vraiment plus habile à faire le portrait. Je ne serais pas étonné si je changeais encore une fois de facture".
"La première fois que j’ai vu Paris, j’ai surtout senti des choses tristes qu’on ne peut pas plus chasser de sa mémoire qu’on ne peut chasser l’atmosphère de maladie d’un hôpital. Et cela m’est longtemps resté, bien que j’aie fini par comprendre plus tard que Paris est une serre chaude d’idées, que les gens cherchent à tirer de la vie tout ce qui est possible d’en tirer.. Auprès de cette ville-là, toutes les villes deviennent petites. Paris semble grand comme la mer. Mais on y laisse toujours un morceau de sa vie. Et une chose est certaine, c’est que rien n’est sain".

"Je me trouve mieux de travailler dehors par la grande chaleur du jour. C’est une chaleur sèche, limpide, diaphane. La couleur ici est vraiment très belle. Vert frais, roussi tons dorés, jaune citron , bleu…"
"Ce qui me frappe ici et ce qui fait que la peinture est pour moi attrayante, c’est la transparence de l’air. A une heure de distance, on distingue la couleur des choses.
Ici la ligne est nette jusque très loin et la forme reconnaissable. Cela donne une idée de l’espace et du ciel".
"Je demeure dans une petite maison jaune, avec une porte et des volets verts, l’intérieur blanchi à la chaux ; sur les murs, de dessins japonais très colorés ; le sol en carreaux rouges. La maison est en plein soleil, le ciel, par-dessus d’un bleu profond et l’ombre, au milieu du jour, beaucoup plus courte que chez nous".
"Je trouve très bien que toi et Moe, mais surtout toi, ayez fait l’acquisition d’un jardin, avec des chats, des matous, des moineaux et des mouches, au lieu d’avoir un escalier à monter.
je n’ai jamais pu m’habituer à monter les escaliers à Paris : j’avais toujours des vertiges, au milieu d’affreux cauchemars qui m’ont quitté ici, mais qui, là-bas, revenaient régulièrement".
"Je déchirerais sûrement cette lettre si je ne la mettais pas à la poste ; je ne la relis donc pas et je doute qu’elle soit lisible.
Je crois qu’il n’y a rien du tout dans cette lettre et je ne comprends pas comment j’ai pu la faire si longue".